14 septembre 2009

Bouc à book

D’habitude, je passe à droite. D’habitude. Je t’en avais déjà fait part, non ? Aujourd’hui, j’ai voulu tenter à gauche. Ce n’est pas que j’ai voulu en fait. C’est surtout qu’à droite, à droite, je ne pouvais pas. Sur le trottoir de droite, aujourd’hui, il y avait une échelle. Pas posée par terre, non. Une échelle qui prenait pied dans le caniveau pour aller se coller au mur, de droite, le mur. Et puis, comme on dit toujours, je ne suis pas superstitieux, ça porte malheur. Mais dans le doute, j’ai traversé et je suis passé à gauche.

Comment c’est à gauche ? Et bien, à gauche, pour tout te dire, cher lit de mes maux, ça ressemble fortement à la droite. Sauf que… Il faut bien qu’il y ait un truc qui change, sauf que, à gauche, et bien tout est à gauche. Même mon pied, dans la grosse déjection puante due au sixième gauche. Ça porte bonheur, il parait. Mais par Dieu, qu’est ce que ça chlingue ! Pardonne mes écarts, journal de mon cœur, je me lâche ce soir.

Quelqu’un peut il m’expliquer pourquoi au vingt deuxième siècle après la grande décade, les gens s’acharnent à avoir des animaux de compagnie ? Enfin quelqu’un… Tu pourrais toi ? Parce que moi, je ne comprends pas. Avant, dans l’ancien monde, encore, on pouvait comprendre, un chien, un chat, ça passait tout seul ce genre de choses. Mais là… se promener avec un snurfle… Cette espèce de bestiole verdâtre, poilue je t’explique pas comment qui dégage une odeur telle qu’un bouc - un animal à corne qui date d’avant - dont on disait qu’il puait - serait jaloux.

Enfin voilà. Tout ça pour te dire que même si ça porte chance, du pied gauche, j’espère bien que demain, il n’y aura plus d’échelle. Parce que bon, je préfère à droite. Et, je te vois venir. T’es censé être simplement là pour recueillir mes écrits toi, pas pour émettre des hypothèses. Et dire que j’ai préféré un cahier à l’ancienne plutôt qu’une unité mémorielle… Tout ça pour quoi ? Pour finir par m’adresser à toi… Cherche l’erreur ! Non, l’erreur ce n’est pas moi. Ou alors il ne faut pas le dire.

Donc, non, je n’irai pas dire au maitre de ramasser la crotte. T’as déjà vu à quoi ça ressemble un snurfle ? Adulte, j’entends. Non, plus que ça. Rajoute un mètre en fait. Oui, oui, tout ça. Ce qui veut dire que même si le maitre est sympa, il n’est pas dit que la bête le soit. Et, non, je ne tiens pas à le vérifier. Peur ? Peut être. Sûrement même. Ne me demande pas comment j’ai fait pour ne pas voir, pas même avec ce regard, non. Je regardais l’échelle…

Il y avait un mec qui repeignait le mur, mais au pinceau… Non, personne pour lui dire de s’y tenir, personne pour enlever l’échelle non plus. Je me demandais s’il savait que l’immeuble devait être repeint. Et c’est là que je me suis senti comme arrêté par un truc collant, spongieux et malodorant qui m’englobait le pied. Non, je n’arrête pas de te parler !

Allez, bonne nuit. Je te laisse dormir mon scribouillard, ma perle rare, de nos jours, des gens qui écrivent le terrien, il en reste peu. Retourne dans ton caisson, tu ressortiras quand il faudra reprendre la rédaction. Vraiment, je préfère le cahier à l’emmagasineur de séquences mémorielles, c’est bien plus vivant. Ne réponds pas, sans ta langue, tu auras du mal.

Demain, je reprends mes habitudes. Et puis tant pis si ça porte malheur.

11 septembre 2009

Foutaises.

[Intouchable]

Marseille. Elle a installé son perchoir en ce lieu, décidant qu’ici sera l'endroit où elle reviendra parfois, où elle restera plus longtemps quand ses pieds auront besoin de repos. La ville lui a paru accueillante, les habitants ne la regardent pas (trop) de travers. Elle, la croqueuse de vie. Certes, comme partout, des bien-pensants n’acceptent pas sa façon d’exister, mais elle n’en a cure. Elle évolue au gré de ses envies, sur le moment, esprit libre. Amis, amants, mi-ami-amants aussi, les jours passent, semblables et différents. Elle travaille dans un bar, petit contrat, payée sous le manteau. Ses soirées finissent accompagnées, souvent, elle croque tout ce que la vie lui offre.

Ça ne plait pas toujours, ce qui la fait rire un peu plus. Fanfaronne et sûre d’elle, elle raconte à qui veut l’entendre que son amour est vagabond et ne s’accordera jamais aux sonorités d’un cœur. Elle a toujours su se préserver des au revoir et des adieux douloureux. C’est tellement plus simple de n’aimer que superficiellement, d’apprécier fortement et ne garder que de vagues souvenirs. Revenir, parfois, mais pas obligatoirement. Les amours d’un soir, d’une nuit… Ou les amitiés fortes, où, parfois, la nuit observe des choses peu catholiques.

Dernièrement, elle a dormi dans les bras d’un ange, ou presque. Elle s’y est plu. Un peu, beaucoup. Beaucoup trop en vérité. Elle ne l’a pas rencontré endormi sous un tilleul ni sous un olivier. Non, simple rencontre au boulot. Et, en insatiable dévoreuse, s’est intéressée. Ils ont discuté, longtemps, de pochtrons et d’amour, de miel aussi. De sous entendus en allusions, de manœuvres en verres d’eau de vie, la brune a poussé l’ange à rester une nuit, déjà. Elle a même tenté la flagornerie pour le décider… mais cet écart dans ses manigances n’a guère été concluant. Elle n’est décidément pas douée pour flatter hypocritement.

L’homme, donc, est resté, il se doit de l’aider à finir la bouteille entamée. Ils mènent ensemble, par jeu, une étude scientifique des plus poussées, celle des tourteaux en eaux fraiche et la continuent encore, au sec cette fois, la même nuit.

Le lendemain, sous les oliviers, il parle de son départ, elle d’un ami qui arrivera sous peu. Un ami-amant qui partage ses nuits lorsque son lit est froid. Le quasi-ange parle de partir immédiatement et elle se surprend à le vouloir retenir… d’un brin de mauvaise foi, met cela sur son goût des bonnes choses et sa curiosité scientifique. Et il est resté. Le soir le voit, perdu dans le noir, environné d’une odeur de sauge, devant sa porte. Rougeoiement d’un brûle gueule dans la nuit, porte qui s’ouvre et deux ombres qui pénètrent en un logis. Le sien. L’étude est menée de main de maitre, laissant là, las, deux amants éreintés. L’éveil des sens, un partage total, bestial bien plus que tendre. Elle apprend à n’être que jouet entre des mains attentives, elle qui, souvent, mène la danse, subit, volontaire. Malheureusement, ils ne sont pas en état de prendre des notes pour leurs études et l’avant sommeil se solde par des promesses de révision du sujet.

Réveil tendre qui contraste avec l’hier. L’homme a faim, elle se fait déguster, aidant par là même les coqs à réveiller le quartier. Il est l’heure de toute façon.

Soleil haut et estomacs pleins, ils s’en vont visiter les champs, la jeune femme est en repos ce jour. Le départ est encore une fois le sujet de leur discussion, il partira dans la nuit du lendemain, pour ne pas s’immiscer, pour ne pas déranger, pour ne pas qu’elle se lasse. Nulle envie de le savoir parti, mais la brune décide de simplement profiter du temps qui leur reste pour soulager leur insatiable soif de connaissances. Surtout qu’avec la mémoire à trous dont ils font montre tous deux, il faut souvent recommencer les expériences. Ils parlent mémoire d’ailleurs, et de ce qu’elle leur laissera en souvenirs, sachant déjà qu’un détail comme ce moment où ils sont deux, ne faisant qu’un, leur cerveau le gardera. Au moins un peu.

[Ou presque]

Journée tranquille, avec parfois, souvent, un goût amer dans la bouche de la demoiselle. L’heure du départ approche et la croqueuse de vie commence à se rendre compte, que, peut être, ce n’est pas seulement physique. Sans aucun doute même. Du moins commence t elle à ouvrir les yeux sur son ressenti propre, progrès, énorme. Ils mettent le temps restant à profit, elle prend soin de ses os, massant celui qui se dit vieux, complexé par trois poils blancs nichés dans sa barbe. Elle s’en moque doucement, tentant d’adoucir ces derniers moments ensemble. Amants enlacés endormis. Futur ex-amants. Les heures fuient.

Un sursaut dans le lit. Grand matin, aube passée depuis belle lurette. Il devrait être parti. Il est encore là. Tendre moment. Joie intense de la brunette, un jour de gagné. Un peu gênée toutefois vis-à-vis de l’ami-amant qui est sans doute déjà arrivé. Gêne qui est bien vite occultée de son esprit tandis qu’ils discutent, usant de leurs mots et de leurs corps. Encore. A croire qu’ils n’arrêtent pas. Ils vivent d‘amour et de bonne bectance, l’homme est gastronome. Il promet que plus tard, il lui enverra des recettes pour qu’elle cesse d’user de repas économiseurs de temps certes, mais fortement papilles-phages.

Ils se croisent au bar, le soir venu. Elle s’est allée promener durant un moment, la mi-journée entière en fait, cherchant çà et là réponses qu’elle n’a qu’au fond d’elle-même. Elle a joué avec le feu, s’est brûlée. Marquée de l’intérieur. Elle n’a pas su se préserver vraiment, elle qui défend bec et ongle sa liberté. Amoureuse vagabonde. Amoureuse fugace, d’un voyageur sur le départ.

Et son ami d’entrer au moment même où elle tente d’avouer son ressenti, à mots voilés, n’osant, enfin, dire les mots. Grand moment de solitude d’une demoiselle pourtant bien entourée. Mais l’ami ne l’est pas pour rien, ami, il dérange, le sait, le sent, et s’éclipse, les laissant parler avant le départ. Il sait qu’ensuite, la couche l’attend - couche vide ce soir là, un trousseau de clefs glissé dans la main, une adresse chuchotée, l’amiante découchera lui laissant son logis.- Une idée lui vient, à elle, pour garder l’aimé non avoué encore un instant ce soir là et indéfiniment ensuite ; elle lui propose de le croquer. Au fusain.

A la lueur de bougies, dans une chambre aux murs lézardés, pose un homme, une femme lui lançant de furtifs regards, simplement pour rafraichir sa vue, pour le plaisir de le voir, connaissant déjà chacun de ses traits, les mains actives sur une page devant elle. D’autres feuillets, lui qui se trouve représenté, toujours. Fidèle à sa promesse, après l’avoir croqué, elle s’approche pour le croquer, mais l’homme est amer. Il se torture l’esprit à propos de l’autre, l’ami, qui est en ses draps. S’ensuivent des mots aussi durs que tendres, des mots qu’elle n’a jamais imaginé prononcer, des mots qu’elle n’a jamais cru qu’il lui dirait. Au fil des mots ils lancent l’idée qu’elle le marque. Un point d’encre. Au poignet. Ce qu’elle fait. Gage de souvenir.

Ceci accompli, il retrouve sa fougue et son envie, oublié l’autre couche, oublié l’autre homme, seuls comptent désormais eux deux. Elle lui demande alors de la marquer de la même manière et, pour couper court aux questions, entreprend de le croquer, sans fusain ni mine. S’ensuit une étreinte des plus tendres, la nuit s’avance, vite, trop vite. Mirettes bleutées qui se ferment sous le plaisir décuplé. Amère étreinte au goût d’Adieu… d’Au Revoir se sont-ils dit.

Il la tatoue ensuite, comme réclamé. Des regards, une main serrée, un dernier tendre baiser, un dos tourné, un nom griffonné sur une esquisse pour qu’elle le puisse reconnaitre, un souffle et un baiser dans un cou. Frisson. Un au revoir en somme. La porte se referme sur l’homme, laissant dans la chambre coquette, une femme, nue, aux joues salées et aux épaules tremblantes dont le regard se perd dans une ruelle sombre espérant l’y voir passer. Le matin la retrouve sur le lit au milieu des draps froissés, recroquevillée, les yeux perdus dans une lézarde. Ce soir là, Morphée s’est refusé à elle.

Il lui écrira, elle aura des nouvelles, quand elle saura lire. Elle se projette dans son travail consciencieusement, gagnant en efficacité mais ayant quelque peu perdu en chaleur. Si elle n’a rien à faire, elle relave sa vaisselle propre. Pathétique ? Elle l’avait dit.

Quelques rires et sourires échangés, une danse sans musique aux pieds écrasés offerte sans arrière pensée, des histoires d’oreilles et des bras tendrement amicaux. Elle va. Ni bien, ni vraiment mal. Elle va, simplement. Ce n’est qu’un au revoir. L’amant reparti, l’ami-amant aussi, elle récupère salaire, affaires et envie de voyager. Bâton en main, elle fait comme eux, elle fuit souvenirs et crustacés, s’éloignant dans les terres.

[Zeste de Provence]

Toulon. Sous un olivier. Ou plutôt, contre son tronc. Elle dort, profondément. Arrivée depuis deux jours, elle apprécie le calme de la ville. Une ville peuplée de silences, les rues sont désertes, les quelques rares habitants présents se cloitrent chez eux, profitant de la fraicheur de leurs murs. Certains, parfois viennent interrompre la partie de cartes solitaire qu’elle joue. Interruption saluée par un sourire, bienvenue. Elle n’aime guère rester en tête à tête avec ses pensées ces jours ci. Enfin, si, elle aime ça. Mais le retour sur terre lui plait moins. Pour y pallier, elle boit, pochtronne, l’alcool a cela de bon qu’il la rend joyeuse, insouciante.

Se changer les idées, sans pour autant oublier, une gageure qu'elle compte bien soutenir. Elle s'oublie, elle, mais la brûlure ne la quitte pas. Elle a bien senti, avant son départ que son ami, essayait de l'aider un rien. Enfin, il a tenté, beaucoup, y est arrivé, un temps. Elle a refusé de se laisser gagner par un quelconque sentiment mélancolique, fort proche, prêt à éclore, mais elle lutte. Elle prend les choses, naturellement, sans chercher plus loin, croquant dans des saveurs, plus fades, sans doute, aucun, mais gouteuses malgré tout. La demoiselle songe.

Ses rêves la mènent dans des situations improbables, sur les routes, souvent. Elle va reprendre bientôt sa marche. Il serait de bon ton qu’elle trouve une bonne âme pour l’accompagner, mais pour l’instant elle n’est tombée que sur de pauvres hères incapables de quitter leur propriété quelques jours. Cela l’amuse grandement d’ailleurs. Tout comme ce jeune homme qui fait la cour à toutes les femmes qu’il croise. Lui était charmant charmeur, mais proie trop aisée. Et elle n’a guère faim.

Son sommeil est rythmé par des chutes plus ou moins régulières d’olives, un bercement apaisant. Chanson naturelle interrompue par un son pas moins naturel, mais bien moins végétal. Un bruissement d’ailes qui se stoppe alors qu’un "splotch" retentit à côté de son oreille. Ses mirettes s’ouvrent rondes telles des billes sur un roucoulant posé presque au dessus de la tête de la tout juste réveillée et s’arrêtent, les mirettes, sur un pli accroché à la patte du volatile.

Sans chercher plus loin - ni réfléchir au fait que les pigeons, animaux fabuleux, savent vous retrouver où que vous soyez - la demoiselle se relève, omettant de poser la main sur le résultat du "splotch" précédemment cité. D’une main leste, elle libère la bête de sa charge, reconnait son propre nom, tracé sur le courrier. Abandonnant là, l’oiseau, elle ouvre précipitamment la lettre, cherchant du regard quelque signature que ses yeux accrochent bien vite au milieu de lettres dont elle ignore même le son. Son sourire s’étire tandis qu’elle abreuve ses prunelles de ces signes incompréhensibles, avide d’en connaitre le sens.

Elle se dirige alors vers le Bar à Thym, lieu où elle a bien souvent croisé une jeune habitante avec qui elle a tissé quelque sympathie. A l’évocation du courrier attendu et de son illettrisme, celle-ci s’est spontanément proposée pour lui en faire lecture si jamais elle le recevait durant son séjour. Si. La poireauteuse a bien entendu accepté, non par fainéantise de prendre leçons - son professeur étant des plus agréables - mais par envie d’avoir des nouvelles, vite. Et le pli lui est parvenu. Et ils arrivent, elle et son courrier, au bar où une jolie brunette l’accueille avec un sourire des plus chaleureux.

Une gamine impatiente. Voilà ce qu’elle est. Un sourire lui fend la figure d’une oreille à l’autre tandis qu’elle tend le pli à la dévouée lectrice. Empressée, elle s’installe, en position d’attente, ne prenant pas même le temps de commander à boire. Cette précipitation juvénile amuse grandement sa nouvelle amie, ce qui amène le rouge aux joues de l’illettrée.

Enfin, elle va commencer ! Menton sur paume, coude sur la table, l’amante est littéralement suspendue aux lèvres de celle qui va lui faire connaitre les nouvelles tant espérées.

- Nouvelles d’Arles.

Arles ! Avec un peu de chance, il y sera encore quand elle arrivera d’ici quelques jours… Elle compte s’y rendre justement, ils se croiseront plus tôt ! Ainsi ses pensées la mènent vers un avenir proche, elle qui n’a jamais pensé qu’au présent vagabond. La lectrice s’est arrêtée à ces premiers mots, son visage décomposé, elle l’observe, attendant qu’elle reprenne.

Inquiète tout à coup, elle l’interroge, plusieurs fois, se demandant pourquoi elle ne veut pas lui lire le contenu de ce pli si attendu. Cela va t il si mal qu’elle n’ose le lui dire ? Pourquoi la relit-elle encore pour elle seule ? A peine un regard et elle recommence. Et rien, pas un son ne sort de sa bouche. Ni même un souffle d’ailleurs… L’angoissée lui pose la main sur l’épaule, la secouant quelque peu, préoccupée par cet air absent. Tout à coup, une pointe de lucidité. Un murmure à peine audible s’échappe de ses lèvres.

- Toulonnaise…

La jeune femme respire à nouveau, relit encore la lettre et l’amante qui a compris qu’elle n’aura pas plus de renseignement sur le contenu continue sur le même ton.

- Vous l’avez connu aussi…

Le regard vide que la muette pose sur elle lui fait baisser les yeux, première fois qu’elle fait ça devant une femme, première fois que ce n’est pas un jeu, un air à se donner. Elle s’excuse, gênée, de lui avoir demandé de lire le pli, pli qu’elle ramasse précipitamment lorsqu’il choit au sol, froissé par la main de la jeune femme bafouée. Celle-ci ne relève les yeux sur elle que lorsqu’elle quitte la taverne, laissant là une croqueuse un rien désemparée.

Elle se garde bien de faire savoir aux compagnes ou ex-compagnes de ses amants de passage qu’elle a eu quelque aventure avec eux. D’ordinaire, elle s’entend bien avec elles, et cela n’a guère d’importance. Mais là, c’est raté. Elle aurait dû s’en douter. Une demoiselle aussi charmante, sympathique et avec de l’esprit. Une personne ouverte, souriante, et qui aime bien lever le coude, ce ne peut être qu’une de ses amantes. Elle aurait dû comprendre quand elles avaient parlé confitures et liqueurs, amant vagabond, son esprit lui disait bien que l’expression ne lui était pas inconnue, mais rien ne l’avait réveillé à ce moment. Baste ! Si elle avait su… Elle partira le soir même. Pas question de lui imposer encore sa vue. Dommage, elles s’entendaient bien.

Elle la regarde disparaitre sans esquisser le moindre geste en sa direction. Elle doute d’être la bienvenue pour la consoler de quelque façon que ce soit. Elle lisse machinalement la lettre froissée et la serre contre son sein, à défaut d’en connaitre le contenu, elle l’aura proche d’elle. Presque un bout de lui. De sa besace, serrés entre deux fines planches de bois, elle sort ses croquis faits la nuit de son départ. Elle s’emplit l’esprit de leur vision, caressant des yeux l’image de cet homme qui en fait couler le sel.

Elle range les dessins du tourteau frileux et se lève à son tour. Elle apprendra à lire, plus vite. Ou trouvera une bonne âme. Quoique si elle tombe sur une autre de ses amantes délaissées… c’est peut être mauvaise idée. La tourtelle, tourterelle, dame oiselle aux ailes brûlées, marquée, prend la route, pressée d’arriver à son but. S’il n’est plus là, au moins verra t elle la ville de sa naissance. Elle se moque d’elle-même - devient elle sentimentale ? - en silence, jugeant inconvenant d’éclater de rire en cet instant. Le bâton rythme ses pensées. Vagabonde.

Après quelques nuits à la belle étoile, elle pose son bagage à Aix et se dirige, en fêtarde avertie, vers les bars. Écumage en règle donc. Papotages et discutaille. Levage de coude et sous entendus. Soirée arrosée quoi. Fin de soirée dans un verger. Accompagnée, voyons. Qui ? Ah non, ça ne se dit pas ça. Homme rassuré, mais non elle ne s’accroche pas et ne veut pas le revoir. Tiens, ça le vexe aussi. En rajoute une petite couche. Un seul l’a marquée. Quoi ? Ça ne se raconte pas après l’acte ça ? Elle s’en amuse. Départ dans la foulée, jambes un peu en coton durant les premier pas. Direction…

Arles, enfin. La veille, le sommeil lourd, dans un bosquet, l’appel de la route s’est fait ressentir. Elle ne tardera plus tant à reprendre les chemins. Bref, Arles et la rencontre d’un jeune homme tout gentil qui, avant même le moindre effleurement buccal, lui murmure des mots d’amour. Rien de tel pour la faire fuir. Ben tiens, ça tombe bien, les pieds la démangent, le papillon se trouve une excuse et se dirige vers Nîmes, prétexte quand tu nous tiens, une fois n’est pas coutume, elle fuit. Elle se serait bien attardé un brin, la lettre du brun disait qu’il était là, lorsqu’elle avait été écrite, tout du moins. Pas une trace de lui. Il avait déjà dû s’éloigner vers d'autres lieux. Les chanceux.

[Amertume du zeste]

Jolie ville, Nîmes. Pas vrai. Elle n’en sait rien. Rien visité. Elle repartira bientôt. Pas grave. En attendant, la demoiselle ère dans les bars. Rencontres diverses et variées. Puis. Surprise. Un brun. L’amant vagabond lui-même. Sourire, silence, dialogue qui s’entame. Contenu de la lettre qui s’apprend. C’est qu’il est marié ou presque, l’homme qui dort comme un ange ou presque. En gros, il était célibataire ou presque. Bon, l’approximatif, ça ne la gêne pas tant que ça, parce qu’elle, le célibat ou presque, elle connait bien.

Elle apprend qu’elle se serait sans doute bien entendue avec la dite femme. S’il le dit. C’est qu’elle a appris aussi à lui faire confiance au brun. A tort ou à raison, elle n’en sait rien. Ce n’est même pas son homme à elle et elle croit tout ce qu’il… Bref. La brune est marquée par le brun qu’elle a marqué. Si ce n’est en dedans, au moins, c’est apparent. Si, si, là, sur son poignet. Il contracte une dette, pour les amitiés gâchées. Faudra qu’elle réfléchisse à la sanction. Elle y repensera. Ou pas. Bien sûr qu’elle y repensera, quelle question.

Soirée dans un troquet ? Quelle bonne idée. Et puis, elle le reverra, sans doute. Une tignasse brune qui entre. Raté. Ce n’est pas lui. Mais la soirée s’annonce agréable. Langue acérée et phrases avares de mots, du genre de dialogue qu’elle apprécie. Sourires, papotage sur la Provence et la sensation d’être chez soi ; sur les voyages, et bien sûr, sur le nombre de voyageurs. Et là, la maitresse remercie elle ne sait trop qui d’avoir fait entrer une tierce personne. Parce qu’au moment où elles parlent d’accompagnant, la vagabonde avec qui elle discute, lui fait une description d’un ours, brun, pêcheur et amateur de miel et cet ours là, elle le connait. Bien même. L’intruse donc, leur permet d’enchainer sur le thé aux logismes, un truc imbuvable qu’elle(s) ne cherche(nt) pas même à gouter. Et là, le drame éclate. L’illuminée brise un verre d’un coup de botte dénué de la moindre once de pitié, laissant là les deux brunes effrayées, elles qui justement étaient en grande discussion avec un représentant verrier, cherchant auprès de lui, conversation intéressante. Après avoir milité un moment pour la sauvegarde verrière, les deux brunes quittent le lieu du sacrifice, la grande n’oubliant pas de préciser à l’autre qu’elle et son ours partent le lendemain.

Elle réfléchit. Un pieux mensonge pour expliquer qu’elle n’est pas repartie comme prévu. Trop bu ? Endormie ? Un bout des deux. Et justement, voila le brun qui pointe son nez. Elle a réfléchit juste à temps. Brefs saluts matinaux. Midinaux devrait on dire. Brève évocation de sa brune, avoue qu’elle est sympa. L’amante préfère quand les femmes des hommes sont insupportables, ça aide à sa conscience. Pas comme si elle avait des scrupules, mais il faut croire que ça la démange. A propos de démangeaison, la voilà qui redonne dans le pathos. Pas grand-chose en fait, un brin de réconfort, elle n’abuse même pas de la situation. Profitant juste de la chaleur de ses bras. Faut dire qu’il l’a mise en garde. Et, sagement, elle obéit. Vraiment, elle se ferait honte si elle se voyait. S’être laissé atteindre à ce point, a-t-on idée ? Mais elle ne se voit pas.

Ils se reverront. Bonne nouvelle. Taverne, chope encore. La presqu’épouse qui entre. Déçue, contente de la revoir et gênée. Mais bon, va profiter du moment, la dame est agréable. Doute que ce soit le genre de pensées qui lui feraient plaisir, à la dame. Elle a l’air de cultiver sa sauvagerie. Papotage, doucement, l’est tôt pour la grande. L’est au moins tout ça du matin. Soleil un brin plus qu’au zénith quoi. Constatant avec le même plaisir qu’un gratouilleux de cordes s’est installé auprès d’elles, elle lui demande, poliment, si, si, c’est important, d’aller jouer ailleurs. L’homme, pas contrariant, se barre. Voyageurs qui entrent. Brun qui arrive à peu près au même moment. Déglutition en bonne et due forme.

Discussion décousue sur les comptoirs, les brunes, les voyageurs et les autochtones qui auraient dû leur faire découvrir la ville. Pas un dans la taverne. Raté. Oui, ça en fait des ratés. La tension est palpable, l’intruse du couple de bruns se dit qu’elle devrait partir, elle y pense, très fort. Le brun se concentre sur sa chope ou sur les mots étranges du couple de voyageurs. Sa brune a l’air de capter quelque chose. Le couple se barre, sont plus que tous les trois. Fuis, traitresse, fuis, c’est le moment.

- Marseillaise, Demoiselle ?

Raté… oui, encore. Trop tard. Ouf, une entrée. Et la grande qui dit quoi ? Qui dit qu’ils ont des choses à se dire ? Et qui se barre… entrainant l’entrant. De la poigne. Ah ça pour parler, ils ont parlé. Trois phrases. Un qui s’excuse et file rejoindre son amour de tripes, et l’autre qui lui dit d’y aller. Devraient écrire une pièce tiens. Plus tard, ça ferait sensation. Merdouille, elle ne sait pas écrire. Tant pis, ils ne seront pas célèbres.

Une nuit de plus sur place. Pas revus. Pas plus mal. Jambes de coton et mal au cœur. Quoique le cœur ne soit pas placé au nœud des intestins. Bref. Un pli, court, dans la nuit. Signature qu’elle reconnait. Enfin, elle dort. Elle ne sait pas ce qu’il y a dedans, mais l’attention l’apaise. Elle écume les bars. Encore ? Et oui, c’est une pochtronne. Pis elle a le droit, c’est comme ça, et puis c’est tout. Sourires un peu factices, n’a pas très envie là. Mais bon, parait qu’elle va bien. En tous cas, c’est ce que ses lèvres racontent. Rencontre une madame avec qui elle discute beaucoup et finit par afficher son premier vrai sourire du jour.

De fil en aiguille, le courant passe. Nickel, chrome, ou autre alliage inconnu. Les femmes s’apprécient et la maitresse éconduite finit par s’ouvrir à l’inconnue sympathique. Après vérifications, il s’avère qu’il n’y a pas de brun amateur de miel dans ses conquêtes, elle lui demande donc de lui lire les courriers. Elles ont le temps. Le premier des plis, celui que la toulonnaise avait tenu en ses mains évoque sa femme, Arles et quelques mots plaisants. Malgré la voix féminine qui lit le tout, la brunette l’entend presque, lui. Le second. Excuses. Pour cette sorte de retrouvailles. Ah ça, elle aussi les aurait voulues autres. Billes qui se fixent sur un poing, sur un point.

Elle va reprendre la route, sa besace, son bâton, ses espérances et ses envies. Elle va profiter encore, mais ne se posera pas. Non. Elle guette toujours un peu le ciel, cherchant pigeon. Dormira où ce soir ? Belle étoile ? Hôtel ? Chez l’habitant ? A voir…

Les jours défilent lentement. Tout se passe dans la moiteur. Moiteur de la tiède ambiance des bars, tiédeur chèrement acquise à coups de volets clos. A se demander si laisser passer l’air n’aiderait pas mieux. Moiteur des nuits, nettement plus agréable lorsque deux corps se découvrent, se testent et se goutent. La fraicheur des nuits contraste avec les flammes du lit tandis qu’un léger courant d’air sur sa peau exacerbée la fait frissonner. Nul besoin d’air pour ce faire. Étreintes au goût de trop peu, d’incomplet, de bâclé. Elle les enchaine.

Elle a dormi dans les bras d’un ange ou presque, et s’est brûlé les ailes. Il parait que ces choses là repoussent, mais jamais tout à fait pareilles, sur une des siennes désormais, il y aura une pointe d’encre indélébile.

Elle avait toujours su préserver son cœur…
Foutaises !