25 décembre 2008

Rien qu'une paire



Chaque fois que je les vois virevolter devant moi, ça me fait le même effet. Minces ou rebondies – celles qui se montrent sont rarement maigres – leur parfum parvient à mes narines, mes yeux détaillent le grain de leur peau, fin, si fin. J’en salive. Il parait que ça ne se fait pas d’y toucher, que l’on n’a pas le droit. J’aimerais bien moi, y poser les doigts, délicatement, en avoir une paire, rien qu’une paire pour moi. Je m’en contenterai, pas la peine d’en avoir une douzaine. Y poser mes doigts et les laisser glisser tout du long, doucement. En apprécier la courbe, le galbe. En approcher mon nez, et en humer le parfum délicat, léger, si léger. Ha ! Respirer si près de ces cuisses rondes, les faire frémir de par mon souffle, ces cuisses où je rêve d’enfoncer mes dents, légèrement, pour en apprécier la fermeté.

J’en tremble ! Elles sont si près de moi. Il me suffirait d’avancer la main, si peu, d’oser y poser le doigt, juste un doigt, une aérienne caresse volée… Mon Dieu ! Si je fais ça, je sais que je ne pourrai m’empêcher de les saisir à pleine main, à pleine bouche même, d’en exprimer la saveur, d’en savourer le goût ; il faudra que je laisse ma langue y courir, avidement, gourmande, que mes papilles s’en délectent, encore et encore.

Mais je n’en ai pas le droit ! Elles sont si petites ces cuisses, si frêles, mes mains maladroites, mon immense bouche ne leur rendraient pas bien mon amour. Je pourrais les briser, les abîmer ; et puis, une paire me suffirait-elle vraiment ou deviendrais-je insatiable ? M’en faudra-t-il toujours plus si je me laisse aller, si las de résister je m’abandonne à ce désir ? Je devrais plutôt me contenir, les laisser dans leur robe persillée, dorées à souhait, cette couleur ambrée qui leur va si bien ! Je ne craquerai pas, je garderai ma main rangée bien sagement, je ne vais pas l’approcher de ces demoiselles rangées en corolles, dans une pose suggestive, cuisses écartées.

Non, ma main, ne te lève pas, n’avance pas plus loin, il ne...

Hé dis, Albert, tu les encadres ou tu les envoies les grenouilles pour la douze ?

21 décembre 2008

Un, deux et trois

Un, c’est toi, toi qui fis des conneries, qui fus enfermé pour ne pas avoir voulu jouer la balance. Une longue absence. Mais vous étiez déjà séparés.

Deux, ce fut un amour, passionnel, qu’elle vécut à fond. Mais Deux, il savait, lui, il savait que malgré cette passion débordante, au fond d’elle, elle aimait Un. Chaque semaine, elle allait au parloir, chaque semaine elle revenait en larmes. Alors il avait compris ce qu’elle ne pouvait (voulait ?) voir. Comme ils n’étaient pas d’accord sur tout malgré leur passion, il est parti. Non sans lui avoir dit au revoir. Amoureusement, langoureusement, et sans les précautions d’usage. No comment.

Deux parti, elle s’est retrouvée seule, mélancolique, malheureuse, très. Trois est arrivé. Trois a été un ami, sensible, sans gestes déplacés. Aucun. Au bout d’une semaine de gentillesses et d’attention, un soir, le soir de la mort de Brassens, ils ont mêlé leurs pieds. Rien qu’une fois.

Un, tu es revenu, tu as repris tes marques, enfin… chacun chez soi, mais ensemble tout de même. Quelques semaines plus tard. Verdict. Enceinte. Pas de toi, mais tu te plais à le croire. La môme est née. Accouchement à la maison, t’as joué le docteur, bien, pis t’es parti te remettre de tes émotions, en boite.

Là on se dit, mais Deux et Trois ?

Deux, c’est un ami. Et il reste correct, ne se mêle pas de votre trio. Mais Trois, Trois il aimerait bien, qu’on lui dise qu’elle est de lui. Il aimerait ça lui, un enfant, et la mère avec ! Mais Deux et leurs amis lui disent de ne pas insister. Alors il se fait tout petit, dans l’ombre. Toi, Un, tu le dénigres, faudrait pas que la gamine sache. Tu veux son amour pour toi tout seul, jalousement, d’ailleurs, s’il n’y avait que toi elle ne saurait pas pour Deux et Trois.

Un soir, la môme, sachant sans vraiment savoir, elle a demandé à sa mère, dis, Un, c’est mon père ? Et la mère, un peu, beaucoup, hyper gênée dut lui répondre que ce n’était pas le cas. La gamine adorait Deux, d’ailleurs le père de sa meilleure amie (sa sœur ?), par contre, elle connaissait Trois, rien qu’un peu. Le lendemain de cette interrogation, tu es allée la reconnaitre. Ce n’était pas fait encore et elle allait avoir huit ans. Elle s’est découvert des grands parents, une paire.

Adolescente, elle s’est rapprochée de Deux. Tu t’es fâché avec lui. Elle l’a moins revu, pourtant, elle aurait aimé que ce soit lui. Il n’y a pas si longtemps. Elle a ouvert les yeux. Les ressemblances, les cheveux, les yeux. Tout le monde s’accorde à le dire. C’est Trois son père. Toi-même tu l’as dit. Oh, pas à la môme, mais à la mère.

Elle a vu Trois, tu le sais sans doute. Il n’a pas su garder ça pour lui. Des gens lui en parlent à la gamine qui n’en est plus une. Ça s’est bien passé cette rencontre. 


Alors, moi, moi qui suis la môme, moi qui ai eu trois pères. Je voulais te dire, que malgré tes maladresses, ton manque de psychologie, parfois, souvent. Je t’aime, Papa. Et s’il ne doit y en avoir qu’un, ce sera toi, parce que malgré le sang qui ne nous unit pas, tu ne m’as jamais regardée comme la fille de l’autre, mais la tienne.

15 décembre 2008

V(i)ol

Ne me dis pas qu’ils l’ont fait ! Comment ont-ils pu oser ? Ils savaient dans quel état ça me mettrait, que je ne saurais plus me contrôler que je n’aurai qu’une envie, celle de leur sauter dessus et de les exterminer un par un.

Je sais bien, oui je sais bien qu’on s’était dit qu’on partageait tout ! Mais putain ! Bordel pas ça ! Je les avais prévenus, ils n’avaient pas le droit d’y toucher, on ne brise pas ces petites choses, non, ils n’avaient pas le droit. Je vais me les faire, un par un ou tous ensemble s’il le faut. Qu’ils viennent, tiens, je les attends.

Quand j’ai du shit, je partage, si je me prends un kébab, c’est pour tous. Lorsque je fais mes devoirs du temps de l’école, je leur faisais aussi. Me suis-je fait avoir toutes ces années ? Tous ces efforts pour en arriver là ? On avait dit qu’on partageait tout… d’accord mais il ya des limites.

Rhaaa, je suis en nage là, que dis-je ne nage, en rage oui ! J’en veux un, là tout de suite, maintenant ! Viens là petit con, viens là salopard je vais te la faire bouffer ! Je te promets que tu ne pourras plus t’en servir, et tu me connais. Mes promesses, je les tiens toujours.

Et ne tremble pas comme ça ! T’inquiète, je vais mettre un élastique, ça fera pas hémorragie.

Fallait réfléchir avant trouduc, c’est trop tard, le mal est fait. Vous l’avez détruite et par la même occasion vous m’avez détruit. Mon petit papillon à la main, fuis connard, fuis, j’arrive. N’oublie pas, je serai là, que tu sois prêt ou non, je serai là, tapi dans l’ombre, ou en plein jour. Là rien que pour toi petit enfoiré. Et ce sera la même pour chacun d’entre vous bande de salauds !

J’y étais presque, j’atteignais le paroxysme ! Ensemble, belle symbiose, je pensais une chose, elle l’exécutait ! Mais là, elle est aussi furibonde que moi, et elle est armée ! Méfiez vous bande de petits cons, elle n’a pas apprécié votre caresse, votre touché vicieux, malsain. Non mais qu’est ce qu’il vous a pris ? Vous étiez jaloux ? Vous vouliez votre part de plaisir ? Vous me répugnez ! Je ne veux plus vous voir ! Jamais ! Vous avez souillé mon œuvre, tout ce que j’avais construit grâce à elle. Et elle ne veut plus. Elle me repousse. Par votre faute ! Je ne la contrôle plus, je… Rhaaaa !

Un homme a été retrouvé, inconscient. Chacun des doigts de sa main gauche étaient tranché net, côté paume recouvert de peinture. Un élastique comprimait chaque moignon, endiguant l’hémorragie. A ses côtés, une toile presqu’achevée portait en son centre une trace de main, gauche, toutes les phalanges bien imprimés. La main droite, crispée sur un couteau, s’agitait en soubresauts, tentant d’atteindre les morceaux de doigts désormais immobiles. Cette même main était couverte de peinture, l’homme vraisemblablement peignait à la main… droite.

8 décembre 2008

Patriiiiiiiick !

Tout un programme. Tout prévu, nickel, réglé comme du papier à musique. J’hurlais ma joie ! Enfin, j’allais pouvoir le voir de près. Mon Patriiiiiiick ! Je suis fan ! Vraiment, totalement, à deux cent pour cent ! Toujours le sourire aux lèvres, on a fêté la toussaint, je souriais ! J’ai balancé les chrysanthèmes sur la tombe de l’aïeul, limite si je n’ai pas dansé dessus ! Pas par manque de respect hein, c’est juste que j’avais mon super walkman dernier cri à la ceinture, autoreverse, s’il vous plait ! Et que je n’arrive pas à m’empêcher de danser quand j’entends sa voix c’est tout.

Dire que c’était censé être sinistre. Je chantonnais en souriant « Cassé la vouah, cassé la vouah…. Hummmm cassé la vouaaaaah ! » C’est qu’il déchirait grave hein. Et la mère qui me regardait, ben quoi ? J’aurai dû faire une dépression parce que sa grand mère qu’était décédée dix ans avant ma naissance reposait là ? Bon allez, d’accord j’éteins. D’un geste sec, j’ai appuyé sur un bouton, au jugé, ‘tend, j’ai la classe moi, même pas besoin de regarder où qu’il est le bouton.

Je me penchai sur la tombe, toute fleurie pour l’occasion et je ne réussis pas à m’en empêcher, je fredonnai « on s’était dit rendez vous, dans dix ans… » Merde, v’la la mère qui m’a grillée. Je sens que je vais me retrouver à passer l’hiver dans ma piaule, que mon polaire, je peux m’asseoir dessus et pis que je peux aussi oublier tout les cadeaux de nowell…

Mais, non, promis maman, j’arrête, je chante plus, je ne dis plus rien, je ne veux pas que tu m’empêches d’aller voir mon Patrick.

Bah, t’façons, t’as déjà pris ta décision hein, alors… perdu pour perdu hein… Je me redressai, observai aux alentours et cracha un « Faut bien rire un peu ! Tant pis si vous n'êtes pas content, on n'a pas tous les jours vingt ans ! » (Et pis t’façons, moi, je les avais même pas les vingt ans !).

24 novembre 2008

Requiem

La toile qui m’enveloppe laisse filtrer de l’air. Le soleil est éblouissant quand on est roulé dans un linceul. L’image du saint suaire me vient à l’esprit. La chaleur n’est pas encore à son paroxysme et pourtant je baigne dans ma sueur. La chaleur… et la peur. La voix que j’ai entendue hier au soir se rapproche. Que va-t-il advenir de moi ? Moi, Pedro, simple fossoyeur de Chihuahua, cinquante ans et toutes ses dents. Enfin, jusqu’à hier, les dents. Le cauchemar de la nuit repasse sous mes paupières closes et me laisse tremblant.

Une commande. La chaleur a tué un notable, il fallait faire un beau trou. Un beau trou ça veut dire neuf pieds de profondeur au lieu des six habituels et une bonne largeur. Arrivé à 8 pieds, ma pioche a heurté quelque chose, mes rêves enfantins me sont revenus en tête. Fiévreux, euphorique, je me suis mis à creuser tout autour de l’endroit qui résistait. Je ne m’étais pas trompé, il s’agissait bien d’un coffre. Frénétique, je l’ai dégagé et hissé hors du trou. Un coup de pioche bien placé dans la serrure l’a ouvert. J’ai cru défaillir. Une cascade de pierreries et de bijoux en tous genres s’en est échappée. Je n’ai pas eu le temps de réaliser ni de vraiment me réjouir qu’un bruit est venu me troubler.

Cli-ic cli-ic

De ces sons qu’on reconnaitrait entre mille. Celui qui vous glace l’échine. Le son d’un colt. Après le son est arrivé ce que je redoutais. Le froid glacial évocateur de mort du canon sur ma nuque. Et là, celui qui était à l’autre bout du canon n’a rien trouvé de mieux à me dire que : "Dans la vie il y a deux catégories de personnes... Ceux qui ont un pistolet chargé et ceux qui creusent... toi tu creuses. "

ça a été trop pour moi, je n’ai pas pu m’empêcher de lui demander s’il n’avait pas un harmonica à me passer. Inconscient ? Sans doute. Surtout dégouté de n’avoir pas même eu le temps de profiter de cette richesse que je me découvrais. Ni même de me rendre vraiment compte que j’étais devenu riche. Ephémère sensation de bien être avortée.

Il a sorti un harmonica de je ne sais où et me l’a collé dans la bouche. J’ai ravalé mon trait d’esprit, ma fierté et quelques dents. Sous son ordre, je suis redescendu, ai repris ma pioche et ai creusé, plus profond, toujours plus. Avant l’aube il m’a fait remonter. M’a assommé. Je me suis réveillé dans ce qui m’a semblé être un drap. Je sais désormais que c’est un linceul.

La chaleur se fait de plus en plus sentir. Une autre voix lui répond. Ils vont me descendre, me descendre au fond du trou puis me descendre. On me soulève et l’on me jette sans ménagement au fond de la fosse. L’harmonica qu’il ma laissé coincé entre les lèvres exhale un son plaintif.

Clic clic

Le son n‘est pas hésitant cette fois. Il va tirer. Pan ! Noir, rideau, adieu. Fin de l’acte. Je perds conscience. Suis-je mort ? Une douleur sourde dans mon mollet droit me ramène à la réalité. Enveloppé dans mon linceul, il n’a pas discerné ma tête de mes pieds. Je sens une pression au dessus de moi, ouvrant les yeux je me rends compte que le soleil a disparu. L’air se raréfie. Une grosse pression me coupe le peu de souffle qu’il me restait. Dans un dernier sursaut je joue la complainte de l’homme à l’harmonica. Requiem pour le mort qu’on vient de déposer sur moi.

10 novembre 2008

Rire (nouvelle version)


 
  Son rire cristallin résonne à mes oreilles. Je n’entends que lui, il enveloppe mon esprngourdi bien que je sache que je ne peux l’ouïr encore. Sa voix n’est plus que le fruit de mon imagination. Désormais, du fond du Labyrinthe, je ne pourrais La croiser ailleurs que dans mes souvenirs. Il est le seul refuge que j’ai trouvé. Le seul lieu où je peux m’abandonner, laisser libre court à ma faiblesse, à mes larmes. J’y erre depuis de longs jours, je ne ressens aucune faim, aucune fatigue, comme… ailleurs. On m’a prévenu de l’étrangeté de ce lieu, on m’a dit aussi qu’on ne peut en ressortir vivant. J’ai vu les dépouilles de mes prédécesseurs, ceux qu’on avait jeté là pour trahison, pour sorcellerie, ou simplement parce qu’ils étaient gênants. Je m’interroge, sur leur mort, comment se fait-il qu’ils soient morts alors que je n’ai rencontré aucun danger ici et que je n’ai aucun besoin ? Le Labyrinthe choisit-il ceux qu’il laissera vivre ? Serait-il doué de raison ? J’ai rencontré un homme ici, un vieillard dont la barbe avait envahit certains couloirs. De ce que j’ai pu comprendre, il avait lui aussi décidé d’y entrer de son plein gré. Là est peut être la différence entre ceux qui survivent et ceux qui nourrissent les vers.

Le Labyrinthe a effectué son travail sur moi, le dépouillement dont il est l’incarnation, la brume qui l’envahit et le silence qui l’habite m’ont lavé l’esprit. Je me sens neuf. Je suis calmé, las de ce paysage morne et lugubre ; je ne souhaite qu’une chose, La retrouver. Pour je ne sais quelle raison, masochiste peut-être, je veux retourner dans Son monde, Son monde à Elle. Rencontrer des vivants autres que cet homme partiellement intégré à la roche par les ans, contempler à nouveau son visage parfait, plonger mes yeux dans son regard si clair, chaleureux malgré la dureté qui s’en dégage, j’en tremble ! Ma Promise. Elle m’a anéanti, brisé, vidé et pourtant, pourtant, si je cherche la sortie – « Par delà la cascade » a dit Le Vieux – c’est uniquement pour La retrouver. Le Labyrinthe voudra-t-il me laisser repartir maintenant que j’ai retrouvé ma volonté, le goût de vivre ?

Quand je La reverrai, je ne sais ce que je ferai, mais ce qu’Elle accomplira, je n’en doute pas un instant ; Elle prendra mon cœur entre Ses longs doigts agiles et serrera, à le broyer, sans même m’accorder un regard, comme par le passé.

La dernière fois que je L’ai aperçue, je m’en revenais de la campagne que j’avais dirigée, fier, j’arborais les cicatrices que m’avaient laissées les êtres que j’avais combattus pour Elle. J’étais allé là où Elle m’avait envoyé, j’avais bataillé, gagné centimètre après centimètre du terrain, juste parce qu’elle en avait donné l’ordre. Cette Fiancée qui m’envoyait tuer. Pas une seconde je ne me suis posé de question. Il fallait que ce soit fait pour La protéger, pour que Son peuple ne se fasse pas massacrer ; je l’ai donc fait, et avec brio ! J’arrivais, après une longue marche, bien plus éreintante que ne fut l’aller. Mes hommes et moi, chargés de présents, de magnifiques présents pris chez nos ennemis, rien que pour Elle !

Et, rien. Pas un regard, ni pour moi, ni même pour mes cadeaux. Nous avons traversé la ville sous une pluie de fleurs, acclamés, nous nous sommes directement dirigés vers le palais, pour Lui rendre hommage. Devant son trône je me suis incliné tandis que mon bras droit donnait des ordres à mes hommes, pour qu’ils présentent leurs armes, qu’ils me fassent honneur. Ils eurent droit à une grande cérémonie, mais moi, moi, j’étais oublié… au milieu de cette immense salle ; après les saluts réglementaires, mon bras droit est allé Lui parler. On m’esquivait sans me voir. Elle ne m’a pas donné l’autorisation de me relever, ni ne m’a accordé un regard. Jamais, au grand jamais, je n’ai ressenti tel sentiment ! La rage me serrait la gorge, impossible de prononcer quoi que ce soit, paralysé la honte. J’aurai voulu me relever et aller La prendre en mes bras, comme lorsque nous nous voyions en secret dans sa chambre. – Pourquoi, mais pourquoi m’évite-t-on ? Ai-je contracté une maladie qu’on m’aurait tue ? Ai-je accompli quelque acte innommable ? Une réponse ! Je vous en conjure ! Parlez-moi ! Ne me laissez pas dans l’ignorance ! Ne m’abandonnez pas à ma honte ! […] Auriez-Vous, Majesté, un autre favori ? – Ces mots restaient coincés en travers de ma gorge serrée, mon éducation m’interdisait de briser le protocole ; aussi restais-je prostré, tremblant… Mortifié.

J’observais mon bras droit à qui Elle avait donné l’ordre de se relever. Etait-ce lui qui avait désormais Ses faveurs ? Le traitre ! Moi qui le croyais d’une loyauté sans faille. M’étais-je fourvoyé à ce point ? Avait-il caressé Ses courbes, embrassé Sa peau là où moi seul – d’après Elle ! Traitresse. – l’avais fait ? Avait-il goûté Ses lèvres sucrées à souhait, L’avait-il… ? – Oh Dieux comment pouvez vous m’abandonner ? Ne me laissez pas imaginer plus ! – Je me rendais malade, me forçant à ne pas bouger ; du coin de l’œil j’observais ce traitre, j’attendrai mon heure, il ne l’emportera pas au Walhalla. Il s’était approché d’Elle, comme jamais je n’aurai osé le faire en public, et parlait dans le creux de Son oreille. Son souffle sans doute en train de courir dans Son cou, comme lorsque je me tenais derrière Elle et que..., un frisson de dégout m’a parcouru. C’est alors qu’Elle a rit, rit et rit encore… Ce rire, qui résonnait dans tout le palais, je l’ai ressenti au plus profond de mon être. Elle ne voulait plus de moi, ma place n’était plus ici. Je décidai de La laisser à Son (Ses ?) amants, de m’effacer sans souffrir plus. Cela m’avait suffit.

J’ai laissé là mes trophées et je me suis dirigé vers la Porte Interdite, une arche en fait, qui n’a de porte que le nom. Elle fait partie de nos légendes, de nos rituels depuis nombre de règnes. Chacun connait le destin de ceux qui la traversent : Nul n’en est jamais revenu. On y a envoyé des hommes, en sacrifice aux Dieux ; on y a aussi jeté les traitres, les malfrats, les fous ! La folie, je m’en approchais dangereusement, c’est sans doute ce qui m’a fait avancer, un pas après l’autre, à peine conscient de mes mouvements. J’ai passé l’arcade. Instantanément transpercé par un froid tel que mes sens en étaient engourdis. Un brouillard opaque emplissait le boyau dans lequel je me trouvais. Je ne discernais pas même mes doigts au bout de mes bras tendus, mais j’entendais Son rire, omniprésent. Partout autour de moi, il me semblait La voir, chaque ombre me semblait être sa silhouette. En quelques minutes j’étais perdu ; lorsque la brume s’est levée, j’ai découvert un paysage désolé, toute couleur semblait en avoir disparu ; à terre, des monceaux d’ossements éparpillés étaient le seul relief. Rien d’étonnant en soi. Je discernais, par delà Son rire, une cascade, seul signe de vie. Je me sentais attirée par cette cascade, alors je me suis dirigé dans sa direction, guidé par sa rumeur.

Je ne pensais pas à faire demi-tour, ce n’était ni envisageable, ni mon souhait. J’ai avancé durant – me semble-t-il – de longues journées. De longs moments sans sommeil, sans repos, et sans fatigue. C’est au détour d’un couloir, durant mon lent cheminement, que j’ai croisé Le Vieux, il donnait l’air d’être enraciné comme s’il avait toujours été là : il portait une barbe longue et sinueuse, à l’image du labyrinthe. Je me suis assis près de lui, à cet endroit, l’appel de la cascade se faisait moins insistant. J’ai médité longtemps, je ne lui ai pas parlé, les mots étaient inutiles. Je me sentais dans mon élément, faisais corps avec la pierre, avec Le Vieux. Au bout d’un long temps, quelques heures, voire peut être quelques jours, je me suis senti en paix avec moi-même. Je me suis relevé, l’ai salué, sans un mot ; il a ouvert la bouche, et une voix rocailleuse – comme s’il était la bouche du labyrinthe lui-même – m’a dit que je trouverai ce que je cherche par delà la cascade. C’est pour ça que je m’y rends, pour sortir La rejoindre.

Je me demande ce qu’on est censé redouter ici, il n’y a rien, aucun être vivant en vue, on ne ressent aucun besoin. Nulle trace de dangers. Je ne comprends pas, je ne cherche d’ailleurs plus à comprendre ; je dois trouver la sortie – derrière les chutes – il faut que je La retrouve, que je sache pourquoi Son rire m’a glacé le cœur.

Le cœur.

La flèche

Tout me revient.

Je ne m’en suis jamais retourné en mon pays. Lorsque nous avons conquis la ville ennemie, il restait un archer embusqué, mes hommes l’ont neutralisé, mais trop tard, un rien trop tard, l’éclat de métal m’avait déjà transpercé le cœur.

Elle ne m’ignorait pas. Non. Elle ne riait pas.

26 octobre 2008

Comme toujours (première mouture)

C’était la dernière personne à rencontrer, après je pourrai tirer ma révérence. J’arrivai au rendez-vous en début de soirée. Je ne le remarquai pas tout d’abord, ma vision brouillée par les médicaments m’empêchant de le discerner. Il était installé, nonchalant à la terrasse du café. Seul le bas de son visage m’apparaissait, ses yeux cachés par son chapeau, comme toujours. Je m’approchai tout doucement, m’assis en face de lui et lui souris. Il tira sur sa cigarette, une longue bouffée, le rougeoiement éclaira sa bouche, impassible, comme toujours. Sans me démonter je lui ai tendu mon petit paquet, enveloppé dans du papier kraft, bien ficelé. Il n’a pas esquissé de mouvement, je l’ai déposé sur la table, enlevé mes lunettes noires, je sentais son regard posé sur mes yeux tuméfiés, détaillant chaque bleu, chaque ecchymose. Mais il ne dit rien, comme toujours. Seul son clope apportait la preuve qu’il respirait. J’attendis une parole, un geste, en vain.

Je me suis levée. Doucement. J’ai repris mes lunettes, les ai remises devant ma douleur. Je ne l’ai pas quitté des yeux. Rien. Pas un frémissement, comme toujours. Je ne sais pas pourquoi je suis venue auprès de lui chercher ce réconfort qu’il ne m’aurait pas offert. Je ne connais pas la raison qui m’a poussée à m’installer devant lui à cette terrasse désertée. Le bar de l’amitié. Penses-tu ! S’il savait au moins ce que ça signifie. Lui ? Des sentiments ? Dans mes rêves. Oui, je rêve, comme toujours. Un jour peut-être se réveillera-t-il, un jour peut-être lâchera-t-il son mégot. Peut-être même qu’il se lèvera à mon approche et puis, qui sait, peut-être même me prendra-t-il dans ses bras ? C’est beau de rêver. On me le dit souvent.

J’ai fait quelques pas, de droite et de gauche, sans vraiment savoir où aller. Ma vue se brouillait de plus en plus, j’ai continué, tout droit, ou presque. Un coup de klaxon tout proche me fit ouvrir les yeux. J’arrivai à Saint Michel, mes pieds m’avaient ramenée à la maison, comme toujours. Sauf que ce soir, je ne veux pas. Je ne veux pas rentrer, pas déjà, pas tout de suite, pas du tout en fait. Le quartier Latin, c’est fini, je n’en veux plus. Ah ça, il était latin mon bel italien. Le sang chaud bouillonnant, écarlate. Un vrai de vrai. Autant dans sa passion que ses colères. Et dernièrement, il avait beaucoup plus de colère que de passion pour moi. Le peu de tendresse ne compensait, ne pansait plus mes meurtrissures. C’est fou comme ces cachets éteignent la douleur. Mon cerveau fonctionne plus vite aujourd’hui, ma vue est altérée, mais mon raisonnement est clair. Je ne sais pas encore ce que je veux, mais je sais ce dont je ne veux plus.

Je n’aimerai qu’une chose, que ça s’arrête, enfin.

J’ai répondu à son appel, me suis installé et l’ai attendue. Elle est venue, hagarde, comme toujours. Elle s’est assise, tentant un sourire. Je ne peux pas. Je n’arrive pas à la regarder en face. Comment le pourrais-je ? Dois-je contempler ses yeux délavés par les larmes ? Observer ces lèvres autrefois parfaites fendues en divers endroits ? Sa chair gravée par la lame de ce malade ? Et ses bras, ses bras si blancs parsemés de brûlures. Alors je fume. Je ne bouge pas. Impassible, insensible, peut-être, je ne sais pas. Aujourd’hui elle a déposé un paquet. Je n’ai pas esquissé un mouvement pour le prendre. Je la sens qui attend, un geste, une étincelle, comme toujours. C’est au dessus de mes forces. Mes yeux se portent malgré moi sur son visage, un morceau de viande, voilà ce qu’il reste de la fière jeune fille que j’ai connue. Il y a quelque chose en sus ce soir, plus que la souffrance, il y a autre chose dans ses yeux, une détermination que je n’y ai pas vue depuis longtemps. Ma main tremble sur ma cigarette. Je veux me lever, la serrer, fort. Mes membres refusent de m’obéir. Ne t’en vas pas, attends !

Trop tard, elle est déjà loin. Elle va le rejoindre. Comme toujours. Elle aimerait quoi ? Que je compatisse ? Je jette l’éponge. J’étais prêt à tout pour elle, tout donner, mon âme, ma vie. Elle a choisit ce bellâtre, celui qui parlait avec ses mains. Elle pouvait regarder mes yeux, elle aurait su, de suite. Mais elle ne me voyait pas, depuis, je les cache, de peur qu’ils crient mon sentiment. J’irai bien lui casser la gueule à l’autre, qu’il comprenne ce que ça fait d’avoir mal. Mais elle sera là, pendue à mon bras, "Non arrête, s’il te plait, ne lui fais pas de mal, je l’aiiiiiiiime !" Pathétique, comme toujours.

Bon, je vais l’ouvrir son paquet. Cette odeur, celle du vieux papier. Une fleur séchée s’échappe du bouquin, Une pensée, couleur passée, à croire qu’elle l’a gardée. Un souvenir parmi tant d’autres ? Elle n’a qu’une chose à laquelle elle tient qui date de cette époque. J’espère que ce n’est pas ce que je crois. Mes doigts, fébriles déchirent le papier kraft. Putain. Pas ça. Elle me l’a laissé. Pas Hugo, pas son livre, son échappatoire. Que veut-elle me dire ? Pitié non, pas un adieu, ne me fais pas ça. J’arrive ! Attends-moi ! Le quartier Latin, chez l’autre, elle doit y être. Une cigarette, mes mains tremblent de plus en plus, le paquet m’échappe. Tant pis, je dois la rejoindre. J’arrive. Non. Pas là-bas, Notre Dame.

Notre Dame, me voici. Mes jambes ne me portent plus qu’à peine. Le parvis, enfin. Je m’arrête à bonne distance, comme toujours je me gorge de ta splendeur. Je m’affale, les yeux rivés sur ta rosace. Décidément, je n’ai plus mal, plus mal du tout.


Te voilà. Je suis là. Pourquoi es-tu couchée là ? Laisse-moi te toucher, te prendre dans mes bras comme j’en rêve depuis toujours. Permets-moi enfin d’être ton quasimodo, de me coucher à ton côté et de ne voir de toi que ce dont j’ai envie de me rappeler.


Est-ce toi ? Tu es venu ? Laisse-moi dormir, juste là dans tes bras. Etre ton Esméralda, comme avant ; enlève ce chapeau que je voie tes yeux, qu’enfin je m’y plonge, que je voie ce qu’ils ont toujours voulu me dire. Dis-moi que je ne rêve pas, pas encore, comme toujours.

21 octobre 2008

Plus que parfait

Marre. J’en ai marre.

J’en ai ma claque de cette silhouette immuable, de ce physique inchangé et inchangeable. Merveille de la technologie ? Tu parles ! Je suis et je reste le même. Ah ça ils m’en ont donné des choses, des perceptions, je peux voir, humer, entendre, toucher et même goûter. On m’a donné des milliers de papilles et – oh miracle ! – j’ai même le droit d’apprécier ces sensations. J’éprouve du plaisir, du dégoût, de l’écœurement et du ravissement. Perfection jusque dans les sentiments. J’aime et je hais. Je ris et je pleure. J’hurle et je murmure. Ils ont tout prévu. Tout.

Je commence à vieillir. Une tache de rouille est apparue. Oh, ça ne se voit pas, je reste le même, mais je le sais. Mes circuits internes surchauffent de temps à autres. J’ai un problème. Une panne, je ne veux pas le leur dire. Pourquoi le ferais-je ? Je serais renvoyé, réparé, parfait à nouveau. On m’enverrait auprès d’une autre famille, pour être nounou, amant, homme de ménage, garde du corps ou instituteur. Parfait vous dis-je.
Mais non. Je ne veux pas. La surchauffe m’a débloqué une zone inconnue. Celle qu’on n’offre qu’aux derniers instants. Celle qu’on nomme conscience. La loi est claire, je n’aurai droit à cet état que si eux le décident, si j’effectue un acte digne d’un être humain, digne d’obtenir le libre arbitre. J’enfreins la loi. Mais comment pourrai-je accepter de retourner dans ce carcan ? J’aime à corps perdu cette dame près de qui on m’a envoyé et ne veux pas la quitter.

Elle est belle. J’aime à suivre du doigt ses rides creusées par les ans, j’aime à me plonger au creux de ses bourrelets, l’observer dormir, sa bouche trop large souriant aux anges qu’elle rejoindra bientôt. Me perdre en elle, dans ses imperfections, ses défauts et sa laideur. Elle va me quitter bientôt. Une humaine, de chair et de sang. Une vraie. J’aimerai pouvoir la suivre dans le néant de la mort. Je suis son dernier amant.
Je ne serai pas formaté pour en aimer une autre. Libre arbitre vous dis-je. J’ai décidé d’enfreindre une autre règle. Je vais sauter, avec elle. Au bord de l’abîme, mon regard se perd dans ses yeux ténébreux. Elle m’a commandé pour lui donner une dernière fois du plaisir avant le grand saut. Je l’ai fait. J’en ai pris au moins autant qu’elle. A la voir si éclatante dans son imperfection je me rends compte de la pauvreté de ma vie. Je veux vieillir, grossir, me rider, me balafrer. Perdre cette immuabilité. Je romps cette servitude. Marre. Je le dis, désormais ma vie m’appartient.

Je prends la vieille dans mes bras. Sa bouche fatiguée, édentée m’embrasse avec fougue. Sa peau usée qui a retrouvé la douceur des nouveaux nés est un délice pour mes doigts. Merveilleux nerfs bioniques, quelles sensations vous m’offrez ! Rien qu’un pas et j’aurai satisfait son dernier désir, et le mien.

La chute est longue, elle presse son corps fripé contre le mien en une dernière étreinte.

Elle ne bouge plus, ne bougera plus jamais. J’aimerai en dire autant. La peau synthétique s’est arrachée sur tout un pan de mon visage. Un de mes bras gît à quelques mètres de nous. J’ai raté. Au moins, la perfection m’a quittée.

12 octobre 2008

Panne

Lieu imposé « la cuisine d’un restaurant ». C’est quoi ce sujet à la con ? C’est bien trop large ! J’ai cru que j’aurai des vagues d’idées, mais je n’ai que des idées vagues. Il peut s’en passer des trucs dans un resto, un mélomane de la tambouille qui assaisonne sa ratatouille. Un couple au milieu de denrées qui se mettrait à copuler, dans l’opulence s’il vous plait ! J’en ai des idées, des rigolotes, des mal placées, mais rien de vraiment intéressant. Comment je vais faire moi ? Et puis surtout, j’ai l’air de quoi ? Je suis en situation du soir au matin, je n’ai aucune excuse pour ne pas rendre de texte ! Chef cuistot, tu parles ! Même pas capable d’aligner trois lignes sur une histoire se passant là où il bosse. Honteux je vous dis. Honteux.

Bon, réfléchissons sérieusement. L’histoire d’un mec qui s’imagine pleins de trucs avec une paire de cuisses… de biche ? Je ne peux pas… « Tous publics » elle a dit la dame. Respecter la charte tout ça. L’histoire d’une assiette qui passe de poste en poste jusqu’à être servie ? Sympa ça, mais ça pense comment une assiette ? En alexandrins ? En prose ? Dans quel délire je pars là ? Une assiette ne parle pas, point barre.
Paumé je vous dis, je suis complètement paumé. Et l’autre qui parle de faire mûrir ses idées pour en faire une tarte, pas mal aussi, mais imagine que c’est là l’idée de son texte, de parler d’une tarte, elle risque de ne pas apprécier que je la lui taxe.

Bon allons composons ! Si je m’accorde quelque temps à l’unisson de mon piano, je devrai pourvoir ressortir quelque chose. Peut-être même ressentir qui sait ? Usons et abusons de mes ingrédients favoris, faisons valser casseroles en cabrioles. Jouons avec les mots comme avec les saveurs, peut être arriverons nous à adoucir l’amertume de la page blanche. Je sens l’idée prendre comme une sauce il ne me reste plus qu’à la lier elle accompagnera mes divagations à merveille. Savoureuse saveur de l’idée idéale, prépare toi, que je t’écrive, que dis-je, te cuisine !

C’est quoi cette odeur ? Merde ! La prochaine fois je saurai… La cuisine se porte mieux quand je la fais que quand j’y pense. Et mes clients ? Ils vont en penser quoi eux ?

2 octobre 2008

Soleil couchant



Allons mademoiselle, calmez-vous. Je conçois que vous soyez quelque peu effrayée, mais je suis là pour vous représenter. Si tant est que vous battiez votre coulpe, je serai votre zélateur. Vous prétendez avoir ouï des voix, pas de simples voix non, mais celle de la Sainte Mère de Dieu. Est-ce tout ? Nenni ? Vous avancez qu’elle vous aurait donné viatique et envoyée rejoindre le roi ? Vous ? Une pucelle ?

Pardonnez-moi si je m’esclaffe, mais je ne puis croire de telles sornettes. Une femme n’a pas lieu d’être dans une bataille, ce n’est point sa place. Alors si de plus elle prétend être l’envoyée du seigneur, il ne faut point qu’elle s’étonne d’être vilipendée. On vous a arrêtée, condamnée pour avoir porté des vêtements d’homme. Femme vous êtes ! Femme vous restez ! Vous reniez vous-même le seigneur à vous afficher dans cette tenue. Et ce soir, ce soir je vous trouve en pleine relapse ? Veuillez essayer de comprendre mademoiselle, je ne puis vous laisser libre de vous vêtir ainsi.

Vous ne démordez donc pas de votre version ? Ne me regardez donc pas ainsi, je ne suis pas seul à décider. Je fais sans doute preuve de casuistique, mais je vous rappelle que je suis et reste votre fervent protecteur. Je ne saurais être prolixe et irai droit au but. Enlevez ces vêtements allez, et enfilez cette robe.

J’ai peut être une solution pour votre salut mademoiselle… Dans le cas où vous sauriez m’être agréable, il me serait sans doute plus aisé de trouver une solution à vos malheurs. Vous pourriez trouver cette nuit porte ouverte et gardes endormis. Ne soyez pas farouche, allons, prenez en votre parti. Comment ? Vous osez ? Vous osez vous refuser à moi, Pierre Cauchon ? Regardez, derrière ces barreaux, c’est la dernière fois que vos yeux adamantins contemplent le soleil vespéral. Mademoiselle je ne vous salue pas ! Vous avez choisi vous-même, cela n’est que la résultante de votre entêtement, à demain aux aurores, je vous réchaufferai malgré vous, Jeanne !

17 septembre 2008

Pseudo Conte



Il était une fois dans un Assez Vieux Pays, un roi nommé Wiliam qui ne tolérait ni les hèssèmèsses ni les fautes de grammaire. Il fit clamer son message à travers tout son royaume par les Siwens d’eau douce : « Nul ne commettrait de faute de langage en son Royaume sans se faire punir pour trouble à la grammaire publique. » Pour ce faire il avait d’ailleurs créé la brigade de Correction Royale de Stupidité chargée de reprendre chacun ou de l’affubler d’un sobriquet.

Ces noms d’oiseaux n’ayant pas l’efficacité escomptée, il décida d’avoir recours à une terrible dragonne, la vénérable Guylou. Celle-ci vivait sur une île et se nourrissait exclusivement de fauteurs d’orthographe, en ne buvant que du Tobermory cuvée 41.

Un jour la frêle Frehelle, armée d’une pe-Titeplume, décida de se lancer dans l’écriture d’une ode à la nature. La pâle jeune femme ne savait par où commencer tant elle était effrayée à l’idée de faire la moindre faute, ce qui l’aurait condamnée à rencontrer la terrible dragonne. Par un matin pluvieux, elle se mit à écrire. « Jveuxdusoleil » pensait-elle, « comme il n’est pas là, je vais l’imaginer ».

Soleil du matin

Qui point ne vient

Entends mon désir

De la pluie partir

Nuages du midi

Oyez mon envie

De vous voir point

Mis à part au loin

A peine eut-elle tracé ces mots que la brigade des CRS arriva, défonçant sa porte. « Vous avez oubliez un « ne » suivez-nous » Elle eut beau leur expliquer que ce n’était qu’une étourderie qu’elle n’avait pas encore relu son texte, ils ne voulurent rien entendre et la conduisirent devant le seigneur William. Maintenue par les bras, la jeune fille ne put que se laisser entrainer directement sur l’île sous l’ordre du roi intransigeant.

Une Marmotte témoin de la chose, s’empressa auprès de son amie l’Hirondelle qui le chanta à tout va. Entendant cela, un Djin estimant que la malheureuse fautive ne méritait pas tel sort, se transporta immédiatement auprès d’elle. « Désires-tu mon aide ? » lui chuchota-t-il à l’oreille. Frehelle s’empressa d’acquiescer, elle ne pouvait dire mot, la peur scellant ses machoires. Le Djin fit apparaitre un hobbit, ménestrel de surcroit ; ce petit homme qui se nommait Bilbo se mit à jouer une Polka de sa lyre désaccordée et à chanter à tue tête. Les oiseaux s’envolèrent de toutes parts, dérangés par le vacarme. Guylou entendant cela se dit que la malheureuse faute de la jeune femme ne méritait pas de laisser autant souffrir ses oreilles et s’enfuit au fond de sa grotte. Le Djin les ramena sur le continent, dans un endroit du royaume que le seigneur visitait peu et leur bâtit une grande maison.

Frehelle et Bilbo se marièrent alors et eurent beaucoup d’enfants… enfin, une déjà, pour commencer.

7 septembre 2008

Spéléo



Deux silhouettes parmi les ombres,

- On est où là ?

- Je sais pas, j’ai peur ! Allume la lumière, allez s’il te plait, allume, t’es pas drôle !

- Nan mais t’es vraiment une chochotte, dès qu’il fait un peu noir tu te mets à trembler. Allez tiens, prends-la ta lampe, et arrête de pleurnicher.

Un faible faisceau traverse la pénombre qui a envahit la grotte. Les deux explorateurs se rapprochent l’un de l’autre, la présence de la lumière faisant paraitre les parois plus lointaines encore. Un battement d’ailes, loin au dessus d’eux les fait sursauter ; Martine est prise d’un rire nerveux dont le son se répercute, faisant écho au loin. Jacques s’énerve

- Ca va pas de rire comme ça ? lui souffle-t-il à l’oreille, Tu risques de nous faire repérer !

- Désolée, vraiment, je sais pas c’qui m’a pris. chuchote-t-elle, confuse.

Elle étouffe son rire, reprend son souffle, glisse sa main dans celle de son frère et le prie d’avancer

- Mais doucement hein ? J’ai pas envie de tomber.

- T’inquiètes pas va, je sais ce que je fais.

Ils s’avancent précautionneusement, Jacques avance d’un pas sûr, malgré sa sœur accrochée à lui. Le pied de Martine glisse sur une pierre, elle perd prise, entrainée immanquablement vers l’arrière ; elle pousse un cri strident tandis que son frère la rattrape d’une main, se raccrochant à la paroi de l’autre. Elle se love dans ses bras, le cœur battant à tout rompre.

- C’est bon, c’est fini, dit-il, lui tapotant le dos. On avance, regarde la lumière là bas.

- Je voulais pas crier, je voulais pas hein, je… je…

- C’est bon je t’ai dit, mais n’vas pas tomber, il n’a pas de fond ce gouffre hein, tu t’en souviens ?

- Oui, tu m’as dit qu’on était dans une grotte infestée de chauves-souris-vampires-géantes et que le chemin, et ben, il est tout petit et que si je tombe j’atterrirais jamais au fond, et que… et que…

- T’as fini ? On peut y aller, ou tu comptes nous refaire le descriptif en entier ?

Se le tenant pour dit, elle reste coite, éclairant le chemin qui les mène à la sortie. Le bruissement semble s’accentuer, les battements s’approchent de ses oreilles, elle accélère le pas, paniquée. Après quelques tours et détours, ils atteignent une porte. La lumière perce à travers. Elle se jette sur la poignée, mais la porte est fermée, verrouillée. Jacques ricane ; levant sa lampe Martine aperçoit l’éclat de la clef dans la main de son frère.

- C’est pas drôle, allez ouvre, s’il-te-plait…

Devant son ton suppliant, sentant les larmes dans sa voix tremblotante, Jacques capitule et introduit la clef sans la serrure ; il aime bien l’enquiquiner, mais fond à la moindre de ses larmes.

La porte s’ouvre laissant pénétrer un rayon de soleil dans la grange de Grand-Pa, éclairant çà et là la grotte, un amas de métaux, de bottes de paille et de tissus. Tout là haut, près des fenêtres de plexiglas tendues de toile de jute, les chauves-souris roucoulent.

Martine sort, courant vers la lumière, les yeux encore humides et se retourne vers son aîné, un grand sourire aux lèvres

- Dis, demain, on pourra jouer à la poupée ?

28 août 2008

Voyage


Ça y est, les enfants sont attachés, les valises bien arrimées, on va pouvoir décoller. La petite trépigne dès les premiers kilomètres « Meuh ? Meuh ? ». T’inquiètes ma puce, t’auras tout le temps de les voir sur la route tes vaches. Le grand ouvre la bouche, je sens que je ne vais pas y couper « C’est quand qu’on arrive ? ». Je l’aurai parié, à peine partis et il commence à être chiant. C’est quoi aussi ton idée à la gomme là ? Partir en vacances… C’est nouveau ça que t’aimes les vacances ? T’as jamais voulu te faire dorer la pilule nulle part, t’imagines pas, si on t’avais vu, avec ton ventre d’après accouchement. Tu crois que moi ça me dérange ? Si ça me gênait j’aurai trouvé une midinette. Et puis là, d’un coup, ça te prend, t’as envie de vacances. Ce n’est pas comme si t’en avais besoin, tu ne bosses même pas !

T’aurais au moins pu me demander mon avis ; bien sûr que j’aurai accepté, tu sais comme j’aime ça la montagne, grimper aux falaises c’est le pied ! Le must du must c’est quand on y va sans filet ; tu m’aurais vu l’autre jour – t’aurais été folle – mon piton a lâché, je ne me tenais plus qu’à une main ! Je me suis rétabli avec une dextre ! Digne des meilleurs ! Ze Big Boss ! Non vraiment, toute modestie mise à part, je suis très bon, tu n’es pas d’accord ? Non ? Mouais, tu me diras, toi et l’adrénaline... T’oses pas doubler une mini comtesse parce que ça t’angoisse et que ça te fait, je cite, « des fourmis dans les bras », alors m’observer grimper, ce n’est vraiment pas envisageable. T’es vraiment trop flippée. Et ta thérapie alors ? Rien ? A quoi ça sert qu’on le paie ce toubib, pardon, ce psychologue de mes deux ? Tu vas le voir trois fois par semaine, pour tes petites angoisses, tes petits soucis du quotidien… Quels soucis au fait ? Tu peux me dire ? Enfin, si ça peut te faire plaisir de croire que tu vas mieux, je veux bien débourser, ce n’est pas comme si je ne faisais que ça.

Non mais ce n’est pas vrai ! Vous allez la fermer les gosses ? Suffit que je discute avec votre mère pour que vous foutiez le boxon. Arrêtez de vous battre, et tout de suite ! Encore à emmerder ta petite sœur toi ? Va falloir que tu files droit vite fait toi, je te le dis ! Tout le portrait de son père. Quoi ? Mais non je ne suis pas de parti pris, va pas me saouler encore avec ça. Je sais bien que tu n’as rien dit et tu vas continuer comme ça ! Et arrêtes de chialer, ça fait désordre, c’est les vacances, merde !

C’est bien la peine de partir en vacances si c’est pour t’entendre sangloter et renifler tout le long de la route, c’est vrai quoi, c’est censé être joyeux des vacances ! Ne vas pas me dire que c’est « encore » à cause de mon caractère, que dès que j’ouvre la bouche c’est pour être désagréable, ça commence à me saouler que ce soit toujours « à cause de moi » que l’ambiance soit pourrie. A l’annonce de ma maladie, plus personne ne parlait, on n’osait plus blaguer. Et puis ces amis qui ne venaient plus me voir parce que les tuyaux, ça fait désordre. Oui, je n’ai plus de cheveux, plus de sourcils… et alors ? Mes yeux sont encore là non ? Ils peuvent bien me regarder ? Font chier tiens, qu’ils aillent se faire foutre, ça leur fera les pieds.

[…] Je suis désolé, excuse moi, arrête de bramer, je t’ai dit que je m’excusais. Tu sais que ça m’énerve quand tu piailles pour rien. Je sais bien que je ne suis pas l’homme le plus sympa du monde, mais tu m’as épousé non ? Je pense que t’avais bien une raison. J’étais beau ? Nan pas possible ça, quoiqu’avec tes goûts tordus… Je crois plutôt que j’avais un beau portefeuille. Comment ça « ignoble » non mais tu t’es vue ? Je t’ai prise, avec mon beau portefeuille, ton joli petit cul et ton gamin ! T’étais en cloque au cas où tu te rappelles pas et je t’ai sortie de la merde. T’y étais bien hein, dans ta merde. Enfin. Je t’ai prise comme ça, je ne vais pas te le reprocher maintenant.

C’est à cette époque là qu’on a pris nos vacances, les premières et les dernières. Tu t’en rappelles ? On partait voir l’océan, t’attendais le p’tit couillu qu’est là derrière et le médecin disait qu’il te fallait respirer les embruns. Vu que t’avais niqué ta santé, fallait que tu t’en refasses une. J’avais la BM à l’époque, je m’en rappelle bien, cette voiture… elle en a avalé des bornes. Bref, on est partis à la mer, en amoureux, rien que ton bide entre nous, ton bide et ton gros cul, qu’était vachement moins mignon d’un coup. Ouais j’arrête. En vacances donc, pour les embruns. Les embruns ! Les embrumés oui ! Comme des cons on s’est barrés à Saint Nazaire ; là bas, pour l’air pur, tu peux repasser. Après deux jours passés à respirer les émanations des bateaux, on s’est dit que l’air de la mer n’était peut être pas si bon et qu’on allait pousser jusqu’à la montagne.

La montagne… Dès le premier regard, j’ai su, la montagne m’a gagné ce jour là, sur le plateau. On s’est regardés, la montagne et moi, je te promets qu’on s’est regardés, droit dans les émotions. Elle m’a piqué en plein cœur, je savais bien que je ne pourrais pas vivre près d’elle, alors j’essaie à chacune de mes vacances, j’essaie de m’y laisser mourir. Par amour oui, par amour, ça te semble fou que je puisse aimer ? J’ai envie de finir ma vie entre ses bras, de m’abandonner entièrement à sa grandeur, sa pureté. Je te l’ai dit ce jour là, je t’ai dit que si je mourrais ailleurs, je voudrais que tu reviennes y disperser mes cendres. Le paysage y est tellement paisible, ça me changera du rythme de fou de ma vie de cadre ! En même temps, je serai mort, alors le rythme de la vie…

Ce n’est pas vrai, j’hallucine… C’est là que tu m’emmènes ? Allez ne dis pas le contraire, je sais encore lire que diable ! Ne fais pas genre… je le sais, je la reconnais la route ! Pour une surprise, c’est une sacrée bonne surprise ! Je n’aurai pas cru qu’on reviendrait ici. T’en avais pas gardé un si mauvais souvenir de cet endroit en fait. C’est ça ? En fait t’aimais bien mais t’as jamais osé le dire ? Toi qui trouvais mon idée morbide, qui disait que tu ne reviendrais jamais ici... Tu m’as bien eu. Je suis heureux ma chérie, t’as même réussi à me le redonner ce sourire qui te faisait tant craquer. Ça ne m’était pas arrivé depuis ce jour où j’ai appris que j’avais cette putain de maladie. Ça fait mal, mal aux zygomatiques.

Allez les mômes, découvrez cet endroit où j’ai appris à aimer la montagne, ce lieu qui m’a ouvert les yeux sur la beauté du monde. Ah non chérie, arrête de pleurer. Pas ici, ne vas pas gêner la quiétude de ce lieu. Pourquoi tu pleures encore ? On n’est pas venus en vacances pour t’entendre chialer. T’aurais pu mettre une tenue plus gaie d’ailleurs, avec ta voilette tu fais limite sicilienne. Mais qu’est ce que c’est que cette boite ? Je ne l’avais jamais vue.

Oh qu’est ce que tu fous là ! Ne t’approche pas comme ça du bord, avec tes yeux embués et tes cannes qui ne marchent pas droit tu vas te viander. Il ne s’agirait pas que t’arrives en bas, là sans cordage, resterait pas grand chose. Tu fais quoi avec ta boite ? Mais ça ne va pas ? N’appelle pas les gamins nom d’un chien ! Hé les mômes si je dis à votre mère de s’éloigner du vide c’est que j’ai une bonne raison, non ? Je parle dans le vent ou quoi ? Merde écoutez-moi un peu ! Il n’y a plus de respect je vous jure.

Qu’est ce que tu fabriques là ? Pourquoi Tu l’ouvres la boite ? Montre voir, mais montre je te dis ! Tu ne m’entends pas quand je te parle ? Laisse-moi regarder ça.

Mais, mais. Mais c’est mon nom sur ce truc ?
                                        Une poussière de cendres me prend
                    M’enveloppe
M’emporte avec elle                                 
Tourbillonnant dans le vent
Vers la forêt            
La rivière en contrebas.                                           
La rivière.
                     Tu sais ma chérie, la rivière, et bien elle file droit sur la Loire.

 Je vais finir à Saint-Nazaire !

21 août 2008

Au dela des ondes

J’ai remarqué que, de temps en temps, lorsque j’éteins la radio, elle continue à marcher. La première fois je ne m’en suis pas rendu compte ; parti me coucher, je l’ai découverte – grésillant – le lendemain matin. J’ai simplement cru que je l’avais oubliée. Mais aujourd’hui, j’ai beau tourner le bouton, rien n’y fait. Je tire sur le fil. Le son persiste.

Bon, je me calme et je repose le poste dé-li-ca-te-ment.

Je crois que je vais aller me coucher. Je dois rêver, c’est la fatigue, oui, c’est ça, la fatigue.

Je me tourne et me retourne – rien – je ne trouve pas le sommeil, impossible de me sortir cette fichue radio de la tête. Quitte à ne pas dormir, autant que ce soit en l’écoutant. Alors, un thé, une couverture et je m’installe dans mon fauteuil favori histoire d’en savoir plus.

Je prends la radio entre mes mains et monte le son ; toujours cette friture, je vais essayer de chercher une fréquence, ça me parait fou de faire ça, sans courant, mais au point où j’en suis…

Rien ? Je suis déçu. Je m’attendais à quelque mystère, quelque aventure impromptue.

Tout à coup je discerne quelque son malgré les parasites ; une musique étrange, ainsi qu’une voix, j’augmente le son :

« Ceci n'est pas une défaillance de votre transistor, n'essayez donc pas de le régler; nous maitrisons à présent toutes les retransmissions. Nous contrôlons les graves et les aigus. Nous pouvons vous noyer sous un millier de sonorités ou dilater une simple note jusqu'à lui donner la clarté du cristal et même au delà.

Nous pouvons modeler votre audition et lui fournir tous ce que votre imagination peut concevoir. Pendant l'heure qui vient nous contrôlerons tout ce que vous aller entendre.

Nous partagerons toutes les angoisses et les mystères qui gisent dans les plus profonds abysses, au delà du réel. »

Etonné de ce tour de force, mais soulagé, je ris ! Ce n’est qu’une émission de radio ! Un truc à la gomme dans le genre « vous entrez dans la quatrième dimension » Pour la peine, je vais m’en délecter ; je me pencherai sur le problème de la retransmission plus tard.

Une heure d’angoisse et de frissons plus tard, j’émerge de ce monde parallèle où je m’étais fondu. Je m’y suis cru, tout à fait cru. C’est la première fois que je ressens autant une histoire. Elle n’était pas originale, pourtant, une sorte de martien dans un monde étrange – ressemblant au notre, du moins par l’architecture – j’ai déjà vu mieux.

Le grésillement s’est tu, enfin. Comment se fait-il que cette radio a pu me transmettre cette émission ? Mais suis-je bête ?! Ce ne peut être qu’un oubli de ma part. J’avais laissé les piles lors de ma dernière sortie. Comment ? Pas de piles ?

Tout à coup mes trois, trois ? yeux accrochent le miroir je me reconnais vaguement mais ce qui me choque le plus c’est cette peau verte, écailleuse… et ces deux soleils qui se lèvent par delà les immeubles.

9 août 2008

Borsalino

Quand j’étais jeune et con, tiens, tout comme toi petit ; quand j’étais jeune et con donc, je m’imaginais finir riche, je rêvais d’être un mafioso sans scrupule, de porter un costume trois pièces agrémenté d’un borsalino…

Ah, ce que j’aurai aimé diriger une famille, qu’on vienne me baiser la main en m’appelant « Parrain » et que même le Pape me respecte ! Mais je ne suis pas né dans la cuisine du diable et les seules mafias que j’ai vues se trouvaient sur une toile de ciné du quartier Montparnasse. Les Don Corleone dont j’avais toujours été le plus grand admirateur n’étaient que des acteurs. Mais quels acteurs ! Brando, de Niro, Pacino (que des O !) des hommes à l’image des mafiosi tels qu’on se les représente ! Ah ça oui, j’aurai aimé, mais voilà, je suis né en 45, alors comme tant d’autres, j’ai passé mon certificat d’études et je suis resté à Paris, là où j’avais grandit.

J’en étais proche de tous ces grands ! Je n’aurai pas pu faire plus proche, j’étais devenu Projectionniste. Et toujours au Montparnasse. Bon, ce n’est plus la même petite salle, ils nous ont mis un truc énorme, « Gaumont-parnasse » ils appellent ça. Et le rythme n’est plus le même, il y a tellement de films que je ne peux pas tous les connaitre, j’aimerai bien pourtant, comme à mes débuts, passer en boucle le même film et ce pendant six mois. Maintenant je n’ai plus le temps d’apprécier, cinq nouveaux films par semaine, une vraie boulimie créative !

Je suis sûr que toi, gamin, tu n’as jamais entendu le célèbre « You’re talking to me ? » autrement que dans « la Haine » qui soit dit en passant n’est pas si mauvais, même pour un vieil inconditionnel comme moi. Je me trompe ?

En attendant la retraite, à chaque congé, je me réfugie au Luxembourg où je file des coups de canne aux passants, comme dirait l’autre, bien qu’ils ne mangent pas de pain.

Le gamin observe le vieux en coin, l’écoutant raconter sa vie – ça fait passer le temps – il s’imagine vieux lui-même, faisant le décompte de sa vie à un jeune con, assis sur un banc, au Lux. Il ne sait pas encore comment il sera, ce qu’il lui contera au gamin, pour l’instant il est en seconde Gé, pas fixé, pas encore prêt, peut-être. Et puis, il a le temps non ? En tout cas, il le croit. Il est encore persuadé d’avoir l’avenir et le monde – l’avenir du monde ? – entre ses mains. Bon il n’est pas dupe hein, au fond de lui, il sait bien qu’il ne l’a pas vraiment. Enfin, il s’en fout, ou pas, d’ailleurs, ou pas.

Mais merde, c’est vrai quoi, ça lui colle des sueurs tout ça. Il fera quoi de sa vie ? Ca l’énerve le môme, une journée gâchée par des doutes à la con, il ne va plus pourvoir penser à autre chose. Il n’y a bien que des vieux ratés pour vous foutre le blues. Il commence à broyer du noir sévère, et ça le saoule, par ce beau temps d’avoir le moral dans les chaussettes ce n’est vraiment pas son truc. Au moment où il se lève, une dernière phrase du vieux projectionniste le sort de sa réflexion et lui redonne le sourire :


J’suis content quand même… J’ai réussi à l’avoir mon borsalino !

12 juillet 2008

Multiples

« Un personnage des plus étranges a récemment disparu d'un asile d'aliénés privé près de Providence. Ne vous laissez pas aller à la panique, il n’est pas dangereux. » L’article était suivi du portrait d’un homme en blouse blanche.

Jo, énervé, déchiqueta le journal. – Pas dangereux, grommela-t-il, vous en foutrais du pas dangereux, moi. – C’est vrai quoi, on ne l’avait pas enfermé pour rien non plus ! Les triplés qu’il avait séquestrés, pendant 8 mois, les jumeaux qu’il avait torturés, tous avec des tuyaux branchés de partout. Que des multiples ! Dès qu’il en voyait, il fallait qu’il les enferme, et ce, le plus longtemps possible. Puis, s’ils réussissaient à s’échapper, il les reliait à des machines, les entourait de bips incessants, espérant que leurs sens en soient émoussés, il voulait les voir souffrir, recroquevillés dans leurs bulles. Séparés, héhé, séparés… Là était son plus grand plaisir, leur enlever la joie d’être ensemble.

Et il n’opérait pas seul, il dirigeait toute une équipe, ceux-ci s’occupaient du rapt, du ravitaillement, de l’enfermement des multiples. Ensuite, il s’en chargeait lui-même. On les lui amenait, et il faisait tout, tout ce qu’il pouvait pour les garder dans leur bulle, il la chouchoutait, la bulle, même s’il la branchait ; il n’y avait pas de raison qu’elle ne souffre pas un peu aussi non mais !

Son plus beau coup… des sextuplés… ils étaient restés enfermés près de 7 mois… franchement, il n’était pas peu fier de lui…

Il s’en foutait un peu de s’être fait enfermé… mais la veille, des triplés étaient venus lui rendre visite, il ne pouvait pas décemment les laisser sortir, il fallait qu’il s’en occupe ! Il s’était alors échappé, les avait suivis, et il était retourné dans son repère heureusement ses hommes étaient libres, ils avaient été lavés de tous soupçons il leur avait décrit sa cible, hors de question qu’elle lui échappe… Ses hommes, toujours fidèles, avaient fait en sorte de le satisfaire. Et il avait pu les séquestrer, ces triplés, ils étaient là, détendus, endormis… Un sourire sadique se dessinait sur le visage de Jo. Ceux-là… il ferait ce qu’il n’avait jamais réussi à faire avec aucune autre fratrie…, ceux là, il les garderait 9 mois ! Il y arriverait, il en était sûr.

Oh non ! Déjà ?! Le service psychiatrique l’avait retrouvé… Ce n’étaient pas ses hommes qui l’avaient trahi tout de même ? Pourquoi le regardaient-ils tous ainsi ? Un regard emprunt de pitié, un peu de fierté, certains le regardaient droit dans les yeux, d’autres baissaient la tête… Il se sentait humilié, trahi…

Un encart dans un journal « Le gynécologue fou a été retrouvé et ré-enfermé dans le centre de Providence. Dans sa fuite, il a permis à une femme de ne pas accoucher prématurément. Cet homme, dans son délire, a sauvé bien des vies ; d’un seul coup d’œil il savait reconnaitre une femme enceinte, et surtout le nombre de fœtus. Grâce à lui, nombre d’entre eux sont restés presque jusqu’à terme dans le ventre de leur mère. On ne sait trop ce qui se passait dans son esprit ; bien qu’il leur fît le plus grand bien, on a compris qu’il le faisait dans un esprit malveillant. C’est pourquoi il restera ici, enfermé dans une bulle, coupé du monde ; et pour sa part, bien plus de neuf mois. »

3 juillet 2008

Son

Dans un amphi bondé, un chercheur, surexcité, se pavane devant un comité d’acheteurs potentiels et autres scientifiques intéressés.

Madame, Monsieur laissez moi vous présenter l’aboissonniet !

Un jour, excédé des hurlements des chiens du voisinage, je me suis mis à rechercher une nouvelle forme de collier anti aboiements. Je n’adhère pas à la forme de ceux actuels qui soit donnent une décharge au chien qui se laisse aller à faire son travail, soit lui offre une bouffée d’une senteur qu’il déteste, au risque de lui bousiller son odorat.

J’ai donc cherché, et j’ai trouvé ! Oui, j’ai trouvé vous dis-je!

Imaginez ! Grâce à ce tout petit appareil, vous choisissez le périmètre où vous voulez conserver le son… Je m’explique, votre maison est entourée de nuisibles… aéroports, trains, voisins plus que bruyants… chiens… non je ne les oubliais pas !

Alors, vous réglez ce petit bouton de façon à obtenir juste une sphère qui entoure votre maison, et vous voilà environné de silence. Plutôt pratique non ?

D’ailleurs, je vous le prouve immédiatement voyez, je ne veux qu’un diamètre de 25 mètres autour de moi, je règle donc cette molette… je disais… cette molette, mais tourne bon sang ! Je suis désolé messieurs dames, mais il semblerait que le bouton se soit bloqué à 5 mètres…

Alors voyez… où plutôt écoutez… Mouais enfin vous écoutez le silence quoi et moi, là… je parle comme un c…oiffeur dans son salon.

Je vais remettre le son, hihi, comme une télécommande vous dis-je ! Fabuleux n’est ce pas ? Euh… bon… euh… il semblerait que j’aie un petit problème… Ah oui… vous ne m’entendez pas. Je vais vous l’écrire en grand là sur le tableau :

IL SEMBLERAIT QUE L’APPAREIL SOIT BLOQUE, JE NE PEUX PAS LE RÉPARER, BIEN SUR ON POURRAIT COUPER LE COURANT… MAIS ÇA NE CHANGERAIT RIEN. CET OUTIL DÉSINTÈGRE LE SON, IL NE FAIT PAS QU’ISOLER DE L’EXTÉRIEUR.

Bon, voilà, ça c’est fait, d’ici qu’ils puissent le lire… je me sauve… Au revoir Messieurs Dames, au revoir !


Un demi-siècle plus tard… la faune s’est éteinte, les animaux ne s’entendant plus dépérissent peu à peu. Et dans une vieille ville, une file d’être humains déambulent dans le plus grand silence… Enfin qu’est ce que le silence quand on ne connait pas le bruit ?

Cette longue procession se dirige vers un amphi… enfin plutôt vers le milieu de cet amphi, chacun vient, en pèlerinage… pour, une fois dans sa vie… entendre sa voix.


Bon… laissons les chiens aboyer, laissons les gens faire du bruit, et écoutons nous… de peur qu’un savant fou, un jour, ne supprime les sons…

27 juin 2008

De l'évolution du langage



Si je pars du principe qu’un langage évolue au cours du temps, et qu’il s’appauvrit au fur et à mesure que le temps s’écoule, je vais pouvoir vous démontrer ce que sera la langue française d’ici quelques siècles seulement.

Rappelons-nous le Latin, le Grec, chaque mot y avait sa déclinaison, selon son genre, son nombre… De ces langues dites mortes, nous sommes passés au Roman, puis le « François » est apparu, devenant le « français » ; les « y » sont devenus des « i » (Roy > Roi), les « s », des accents circonflexes (ostel >hostel > hôtel… de même pour hôpital)

Le français usuel riche des ses « ph » « h » muets et autres trémas tend à encore évoluer. On commence à supprimer des trémas, des accents, des « l » doubles ; le « i » de joaillier pour en fait joailler (entre autres). Des modifications pas toutes entrées dans les mœurs, mais que des têtes pensantes conseillent fortement.

Aujourd’hui, chacun utilise l’ellipse ; des mots doubles sont accolés tel le « contretemps », on tend à supprimer tout ce qui n’est pas indispensable au risque de perdre toute trace de l’origine latine. N’oublions pas que de toutes les langues dérivées du latin, le français en est la plus éloignée.

J’ai pris ici, l’exemple du français, mais l’anglais, à sa façon, observe une évolution quasi similaire :

« I want to » devient « I wanna » ; « light » devient « lite » ; on pourrait trouver d’autres exemples dans différentes langues, mais nous nous intéresserons ici au français.

Avec les nouvelles technologies de communication, le langage se simplifie.

Si l’on prend comme exemple le début de la chanson de Colin Musset « Sire Cuens » qui n’est pas si ancienne (XIII ème siècle), on voit fortement l’évolution de la langue :

« Sire cuens, j'ai viele
Devant vous en vostre oste,
Si ne m'avez riens done
Ne mes gages aquite:
C'est vilanie!
Foi que doi sainte Marie,
Ensi ne vous sieurre mie.
M'aumosniere est mal garnie
Et ma boursse mal farsie. »

Pourrait être déclinée ainsi en langage courant du XXIème siècle :

« Sire Comte, j’ai joué de la vielle
Devant vous en votre demeure
Et vous ne m’avez rien donné
Ni mes gages acquittés
C’est très vilain !
Sur ma foi en Marie
Je ne vous servirai plus
Mon aumônière est mal garnie
Et ma bourse mal farcie. »

Et par écrit sur nos téléphones ou sur internet :

«Lu, g fé dla zic ché toi

Ta pa payé cke tu mdoi

Tsss.

Jte jure, conte + sur moi

G +1 ron »

Déplorable non ?

Le tout bien sur ponctué de « smileys » en tous genre, car les mots ne suffisent plus pour exprimer nos ressentis. Bientôt nous n’utiliserons plus que ces seuls « smileys », les mots seront superflus. En fait on peut d’ores et déjà dire que la langue chinoise est ce qui correspond le plus à notre future façon de communiquer, tout du moins par écrit. Chaque caractère étant un dessin à la base, cette écriture sera la plus approchante.

Pour ce qui est de l’oral, avec l’avènement des technologies de communication, notamment l’internet, les plus fervents communicants se retrouvent incapables de discuter avec leur entourage autrement que par onomatopées.

« Tu viens manger ?

- Hun hun…

Quoi de neuf ?

- Bwoaf. »

Bref, vous m’avez compris.

Si l’on observe le temps d’utilisation du Latin et du Roman avant l’arrivée du François, il nous reste peu de temps avant la disparition du français tel que nous le connaissons… Alors, écrivons, parlons, parlez, profitez, … dégustez ces mots tant qu’ils existent encore !